
Un dessin de Marlène, pour le jeu d’écriture n°5 du blog “à mille mains”. Et voici ma participation :
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La dernière.
Il n’y a pas de compromis possible. C’est ici qu’il faut se faire mal et je n’en sortirai pas plus grand. La séquelle sera sans doute palpable, même suffisamment profonde pour se confondre sur mon visage. Une blessure. La dernière.
Je n’ai pas envie d’être là où l’on m’attend. Je me suis beaucoup fait violence ces derniers mois pour y parvenir, je n’ai pas envie de repartir sur les routes. Puis le corps, à force, avec le rude désavantage des ans et la fatigue, le supporte de moins en moins.
Je n’ai pas envie d’abandonner ce foyer. De te laisser toi. J’ai juste envie de garder cette passade, de la concevoir et la couler dans la longueur, mais ni échappatoire, ni accomplissement ne sont à choisir. Je dois repartir, me dissoudre dans le temps hivernal. Te laisser avec les questions qui alourdissent les douleurs et les solitudes. Un irrésolu pourquoi.
La chasse à l’homme est ouverte. J’ai même oublié qu’un jour elle me rattraperait. J’ai juste gommé la réalité dans un nouveau mirage, je me suis endormi sur cette parenthèse sécurisante. Le confort de cette traverse reposante. La dernière.
Je pourrais tout simplement accepter. Je l’ai fait. Il ne me manque qu’à le reconnaître et me rendre. Mais il n’y aurait de plus grand désastre, de fin plus insupportable que de voir tes yeux se défaire et comprendre. Le temps, les sentiments, la crédulité escroqués par cette histoire. Puis l’horreur de me découvrir un nouvel individu. De continuer à vivre avec le portrait froid d’un personnage que lui, je refuse.
Je serai à jamais l’étranger qui ne parle pas la même langue que toi. Qui insiste pour un dernier café et profite des distances linguistiques pour entremêler ses doigts aux tiens. Qui t’explique qu’au lieu de trouver une femme, il parcourt des kilomètres de travails pour guérir sa mère. Qui joue sur le tableau de petits villages qui se ressemblent tous, dans la laboriosité, la dure condition, les modestes rues et maisons de familles nombreuses, qu’ils soient Grecques, Polonais, Balkans ou Arabes.
Je ne serai jamais moi. Mais cette ville que tu regardes, non plus. Derrière les promesses de liberté qu’elle te murmure à la fenêtre, tandis qu’elle te parque dans ses blocs comme un animal. Il n’y a que des déceptions à attendre de la vie. J’aurai aimé de le dire avant de partir. Que tu saches, t’y attendes au lendemain de cette nuit. La dernière.
Et le silence qui ricoche entre mes yeux posés sur tes jambes et les tiens sur des lignes de béton, est encore le plus infâme. Puisqu’il pourrait être si facile à rompre. Mais je me console de l’ironie. Si les autres je les ai eu jusqu’à les prendre pour toujours, tu seras la seule que je ne finirai jamais d’aimer. Tu seras celle qui, en un sens, pour toujours me gardera.
Tu ne connaîtras pas ces instants sans recours qui donnent l’impression de suffoquer tant la vie s’échappe déjà. Tu ne souffriras pas d’un espoir condamné d’avance, de ces ultimes couses d’une survie qui ne s’exaucera pas. Tu ne verras tout simplement pas la chaleur de nos tendresses s’envoler en un seul et obscur regard, immobile et implacable. Puisque tu ne seras pas celle sur laquelle il se refermera. Ou alors peut-être, la dernière.